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    ...jaune... mai 2020

     

    Nommer, inscrire sur la feuille, sur la carte, un sujet, un lieu pour l’installer dans un espace-projet. Ce geste-cri ne dit pas grand-chose de la nature profonde de la scène offerte à notre regard. Dire l’ainsi nommé « jaune » sur les versants parcourus par cette lumière à l’odeur prenante, envoutante, parle de la peau d’un instant. Aujourd’hui « jaune » est percé par le bourdonnement des insectes et par le jet de flèche d’une fauvette grisette. Regarder, contempler et ne plus dire pour rendre aux flancs des montagnes toutes les nuances du moment, toute la progression de la journée, pour dépasser la description par le mot trop limité et laisser place au silence de « jaune ». Se taire peut donner cris hors de l’uniformité et ouvrir au rêve. Chaque lieu, chaque espace du lieu avec ses légères divergences mises en musique par la lumière, réalise bien plus que mes mots. Cette explosion avec ses taches secouées de vent dans l’immensité. Un lieu hors du nom, bien qu’encore nommé pour le repère et la marche des hommes, leurs traversées-transhumances, la mémoire de la carte du chemin des perceurs d’outres. Le lieu, toujours de multiplicités, d’autant de champs rendus à l’écroulement des clôtures et leurs piquets tout de délabrement et de lichen, s’ouvre à la contemplation. Entre cette terre si proche de son origine, ce socle de résistance et le vent s’écrit une mer houleuse de genêts à l’écume de fleurs dans cette fin mai sur la montagne ardéchoise.  « Jaune » s’étiolera, l’odeur moins prégnante deviendra plus rugueuse dans la chaleur, mutera dans les prémices des orages. Après la fête la bure de l’été où s’ébruite dans l’éclatement des gousses noires le don de la graine avant le carême de l’hiver. « Jaune » cet instant, « jaune » ce lieu répond aux souvenirs d’autres lieux, d’autres instants, d’autres « jaunes » sur une autre montagne, celle de l’enfance.

     

    ...jaune... mai 2020

    ...jaune... mai 2020

     

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    J’entre dans le jardin par l’espace ouvert de ses bras. Un escalier où s’installent des lychnis tranche la butte. Le cerisier fort de sa place de veilleur, robuste et large, abaisse une branche où poser la main quand, chargé, j’arrive à la dernière marche. Une montée vers la lumière depuis l’angle nord de la maison. Les costières s’embroussaillent de plantes laissées à leur liberté. Seule, en hiver, la main bleue, celle des couleurs secrètes et des complicités avec les fleurs, rétablit chacun dans son espace avec une grande attention, celle de l’archéologue. Et pour tous elle trace la possibilité d’une communion. Mais les unes, amies de la chaleur et de la sécheresse, encanaillent le talus abusant de leur force, et d’autres toutes dans leur fragilité et leur timidité se glissent dans les interstices que leur octroient les dominantes. De trop rares bourdonnements traversent les couleurs. Le jardin a perdu nombre de ses petites ailes et de ses élytres. Son agitation mellifère s’engourdit. Le mahonia saute allègrement par-dessus les pierres rouillées des bordures.

    Le temps s’étire contre la joue chaude du soleil. Le sentier, d’allée il n’est point question dans la libéralité des habitants du lieu, traîne ses sinuosités dans l’herbe rare privée d’eau depuis le début de l’hiver. Des pierres égratignent sa peau granuleuse. Il chemine par amitié pour mes pas entre une touffe de jonquilles et une planche de petits pois. Toute en lenteur, toute en écoute, la vie revient à nous dans sa profondeur. Les iris entièrement vouées à leur éclat retiennent un peu de soleil, se haussant en bordure d’un escalier rustique, descente vers la réserve d’eau de pluie. Ils se projettent dans une belle promesse de fleur et de senteur. L’odeur des iris, souvenir d’école, plante dans l’année l’avis d’arrivée des beaux jours. Le prunier a courbé son corps gercé pour porter ses branches au-dessus de la dernière terrasse du jardin. La lumière, la lumière et un peu de terre sablonneuse, voici tout son monde dans le voisinage d’un rosier et du cerisier. Le regard est court dans ce jardin de faysses, à la butée du toit succèdent la haie, le grillage en clôture et en dessous la rue muette aujourd’hui. Seuls, habituellement, ses bruits nous rappellent sa présence. Un jardin un peu de guingois, mais tellement vrai, et sous la tuile une maison au ras de terre sans l’exacte rectitude des villas alentour. Loin de cet enfermement rigide dans la monotonie sans cesse dupliquée des pelouses aux murs végétaux taillés à l’équerre, loin de la raideur militaire d’un modèle accepté sans vision ni réflexion, ici c’est un refuge pour la vie.

    Cette maison porte au rêve et à la créativité. Depuis le sentier, à trois ou quatre pas, le toit s’abaisse jusqu’au niveau de la première terrasse. Tout juste un passage, presque un secret, libère les murs de la roche et de la colline. C’est une maison cocon, une grotte enfoncée jusqu’au sourcils dans la pente à l’ouest et au nord, tandis qu’à l’est et au sud elle s’ouvre riante au-dessus des tulipes. Au loin, le Vercors veille sur elle. Une petite assemblée d’arbres bienveillants scrute l’horizon. Chacun prépare, d’année en année, de nouvelles récoltes de soleil tout en sucre. Des mots enfouis dans le jardin donnent un concentré de ciel. Comment raconter l’infini de ce lieu dans une page normée, dans ce 21 x 29.7. Il me faut casser la marge, dépasser le cadre. Les mots les plus importants s’écrivent sur le vent, dans le vol de la mésange, dans le bruissement d’un bourdon. Ils montent avec la sève et font éclater les bourgeons. Ils remplissent l’espace des parfums d’un printemps vaillant. Le papier ne conserve que la partie superficielle des images, des visions qui traversent nos corps-esprits. Cette écriture n’est-elle pas futile, insignifiante ? Des sécateurs claquent derrière la haie. D’un autre côté du jardin le feu consume les restes des saisons mortes. Fumées bleues, par intermittence, comme un signal. Une tourterelle gênée s’envole dans un cri outré.

    Le jardin. 20/03/2020

     

    Daniel Rivel


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    Le Groupe d'Art Contemporain d'Annonay accueille en ce printemps une exposition d'oeuvres sur papier de Colette Brunschwig, réalisées entre 1975 et 2008.

    Cette artiste secrète a traversé les époques et fait partie des grands mouvements de peinture de la seconde guerre mondiale. Proche de Soulages, d'André Morfin, mais également de l'art d'Extrême Orient, elle a tracé son propre sillon en cherchant inlassablement un rapport entre peinture et écriture calligraphique. Les oeuvres  présentées, utilisant comme supports essentiels l'encre et le papier, présentent des mondes en noir et blanc dans lesquels surgit la subtilité des multiples valeurs de gris.

    Me promenant parmi les tableaux, sont arrivés tout naturellement des mots faisant lien entre l'instantanéité de son geste et ma propre perception de ces mondes.

    Est ainsi née une série de textes intitulée:     immanence du blanc

     

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    immanence du blanc   I

     

    le gris

    du noir au blanc

    la traque

    la coulure du noir

    sur le plan incliné du temps

    avec en finalité

    le blanc

    et toutes les déclinaisons

    de gris

    jusque dans la goutte figée

    île-méditation

    sur le travail des gradations

    de la trace

    noir béance d'une pré-naissance

    à l'ouverture déjà

    le blanc

    d'abord en reflet

    sur la peinture à peine posée

    puis sa griffe acérée

    de plus en plus enfoncée

    dans la chair du noir

    le sang devient cendre liquide

    et parachève son épuration

    ou peut-être est-ce le blanc

    remontant à l'origine du noir

     

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    immanence du blanc  II

     

    le trait

    le gris en traces

    tissage de nuances

    de profusions     directions

    et le cercle centre

    où vient s'épurer

    dans le filtre de l'empreinte

    le corps-regard

    contigüité de la matière-pensée immatérielle

    et du rêve concret

    chemin au travers des fibres vibrantes

    du regard et de la peau

    et du battement du sang

    dans l'écriture de chair

    le trait hors et dans l'image

    à la rencontre-imprégnation

    du solide et de l'intemporel-vapeur

    expérience du dialogue

    au delà du langage

     

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    http://www.gac-annonay.org/GAC/Groupe_dArt_Contemporain.html

     

     

     

     

     

     


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    le mot

    -l'idée du mot

    son image-

    contraint

    bras tordu

    dans le dos

    au sourire éclatant

    des faussaires

    sur l'air de

    notre vérité

    c'est la voie

    hommes aveuglés

    muets de leur propre voix

    chambre d'amplification

    porte-voix

    des paroles imposées

    depuis les sphères

    boursières ou financières

    carnassières

    avec pour le peuple

    un peu de miel frelaté

    pour attraper les mouches

     

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    les mots salis, dépenaillés, couverts de boue, hantés par le silence -seul révélateur du sens-, fatigués, affamés, à femmer - clin d'oeil à toi Loulou homme de tout amour et de grande colère- secouent leurs pieds de terre, de vent et de blessures sur mes pages fragiles. homme de parole bien-sûr mais plus encore de silence, plus nécessairement de silence -combien d'écoute faut il pour élever un mot-. l'excès de parole produit le brouhaha, le tohu-bohu. le silence matrice, écrin, élévation, rencontre-lumière taille l'homme dans sa brutalité de chair.

     

     

     


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     ... entre 8 heures 30 et 17 heures...

     

    dans un espace sourd

    l'impossible soumission ronge jusqu'aux nerfs

    la tête roule dans le caniveau de l'insupportable

    des mots de sang giclent

    de tous les pores brûlants

    la journée fut sombre

    la soirée sera veines ouvertes

    s'épanchant sur la feuille blanche

    acide fumant

    jusqu'à l'énucléation des heures perdues

     

    *************

     

    je ne suis qu'un hiver

    qui s'étire

    entre les branches des lilas

    dans les ramures hautes

    où la pie érige sa forteresse de brindilles

    entre les heures

    verrouillées de la semaine

    arrive 17 heures...

     

     

     

     


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